La République des LIBRES

"Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques."J.Jaurès

19 novembre 2008

DE la part de DI BRAZZA -

DégarniPaul_Verlaine_au_Procope
Il y a que le soleil piquait. Comme une barbe de trois jours. On dit comme ça chez nous (enfin, moi, je dis comme ça) du soleil de novembre. Tu n’as qu’à regarder ce qu’il fait à nos cols de chemise le soleil de novembre si tu n’y crois pas trop à mon histoire de joues et de menton rapeux. Alors j’hésitais. J’hésitais à sortir. C’est qu’il faut bien trente minutes montre en main pour aller de chez moi jusqu’à la place du village. À pieds. Mon vélo ? Justement mon vélo je n’avais pas envie non plus de l’enfourcher. Trop de vent. De vent froid. Qui piquait lui aussi. Ma bagnole n’en parlons pas. Tu sais bien qu’elle est morte. Qu’elle a fait ses eaux et le reste. Qu’il n’y a plus rien de rien à attendre d’elle. Et que, bien entendu, de son vivant, forte de sa puissance, de ses pouvoirs immodérés, elle n’a pas songé un seul instant à promouvoir une dauphine à ses côtés. Non je ne dirai pas la salope. Ne l’écrirai pas non plus. Elle a fait son temps. C’est tout. Pourquoi lui en voudrais-je ? Tu en veux, toi, à celles et à ceux qui s’en vont parce qu’ils ont fait leur temps ? Moi non. Mais ça me ronge un peu quand même ces histoires de choses qui ont fait leur temps. Un peu ce que je lis, ou comprends quand certains ou certaines me parlent de l’hôtel café restaurant des voyageurs, tu sais bien : chez Pierrot.  Il a fait son temps qu’ils ou elles me disent. Il a fait son temps, comme  on dit d’un vieillard qu’il fait sous lui dorénavant. Que c’est regrettable. Mais bon, c’est la vieillesse, le cours du temps, en baisse, un peu comme le yen, le dollar, l’euro, et tutti quanti. Il n’empêche, avant de sortir, parce que oui je suis sorti quand même, j’y ai fait un tour chez Pierrot. Parce que c’est comme ça, bien que je me sois toujours senti libre d’aller et venir : j’ai mes adresses. Et on a beau me dire  que maintenant la soupe, c’est ailleurs qu’on la boit, que le rata est bien meilleur sur d’autres tables, que les serveuses sont accortes, qu’il y a même un videur pour trier les entrées, j’y suis allé quand même. Comme on va au Procope vérifier que Verlaine est toujours bien assis sur la même banquette et flatter de la main telle table ou peut-être (- Est-ce bien celle-là ? Tu es sûr ?  Vraiment ? N’est-ce pas l’autre ?) il laissa ses doigts effeuiller une ariette de la même façon que moi, aujourd’hui, j’effeuille ce qui me semble hélas déjà un souvenir. Comme une assiette vide après qu’on a mangé.
Coup de blues ? Me dit l’Autre, celle qui chaque jour, pendant longtemps, voulut que je lui parle de mes peines. - Vous ne parlez jamais de vous. Vous ne savez donc pas le faire ? (Taire et faire, chère Autre, ne lui ai-je jamais répondu, naviguent sur la même galaire. A.I.R.E la galère, oui comme dans ère glaciaire) Oui. Coup de blues. Un peu. Parce que lorsque je suis entré chez Pierrot tout à l’heure, ce que j’ai vu, que tu le veuilles ou non ça m’a pris un peu à la gorge. Et même à la poitrine. Un peu comme le vent m’a fait il y a quelques minutes quand je me suis trouvé face à la mer, sur la corniche. On croit toujours être couvert, suffisamment couvert, mais voilà : on ne l’est jamais assez, couvert. Et là, face à cette salle, toujours bondée auparavant, si bruyante parfois ; cette salle dans laquelle flottaient en son temps autant les parfums les plus doux, les plus capiteux que les volutes nauséeuses de tel ragoût estampillé bat’d’af  ou malgré-nous ; face à cette salle, oui, j’ai eu le même geste que sur la corniche. Ce geste qui nous fait réajuster les pans de notre veste pour nous protéger un tant soit peu du froid. Parce que j’ai eu froid, oui. Et pas dans le dos, non. Sur la poitrine. À deux pas du cœur. En panne, le chauffage ? Bien sûr que non. Le vieux poêle était toujours là. Avec son assemblée de cancres groupés autour de lui comme morbacs au cul de chien sans collier ni tatouage. Le vieux poêle était toujours là mais à part tous ces cancres et quelques habitués forts respectables, si peu nombreux, il y avait si peu de monde que les courants d’airs (froids, bien sûr) s’en donnaient à cœur joie. Qu’est-ce que tu prends  m’a dit Pierrot. Un nespresso j’ai dit (what else ?) et je me suis assis. Là où jadis  (bon sang de la manière dont je parle on dirait que ce rade est désert depuis la peau des temps) j’aimais m’asseoir. Et écouter. Les savants discours d’une table. La bonne chanson s’élevant de telle autre ou les éructations de tel ou tel abonné au comptoir saisissant tel cafard à la gorge ou soulevant telle blatte d’une telle façon que désormais nul ne pouvait plus rien ignorer de la couleur hâve de cette chose qui lui servait et lui sert très certainement encore de fondement.  Est-ce que je suis resté longtemps ? Non. Comme je te l’ai dit, il me fallait sortir et je suis donc sorti. C’est en revenant, en revenant par la corniche, alors que la mer ronronnait d’un ronronnement bleu et gris, presque métallique que le blues m’est venu. Petit à petit. D’abord je me disais c’est à cause de tes oreilles, c’est parce que depuis quelques jours, encore une fois elles te jouent des tours, qu’elles n’entendent plus très bien, plus comme avant, jusqu’à te faire croire que la mer ronronne alors que peut-être elle aboie, regarde un peu les vagues, est-ce qu’elles ont l’air de chats blottis sur un sofa ces vagues ? Mais non. Non, c’était pas ça. C’était pas mes oreilles. Le chant du monde qui me parvenait autrefois c’est par mes yeux qu’il s’infiltrait en moi. Et mes yeux, eux, ils fonctionnent bien encore. La preuve : ce qu’ils ont lu, ou vu, chez Pierrot, fait que j’ai eu froid. Et que j’ai froid encore. Jusqu’au bout des doigts.

© Di Brazzá -  Pour la «République des Libres »

Posté par Soded à 14:08 - Commentaires [34] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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