La République des LIBRES

"Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques."J.Jaurès

21 novembre 2008

Appoint au texte de PMB - Réflexion sur notre société

" Je préfère parler de misère plus que de pauvreté, de victimes de la guerre économique plus que de personne en situation de pauvreté. La misère est une situation de sous-humanité. Il y a évidemment toutes les conditions matérielles qui contraignent les êtres humains à lutter au quotidien pour tenter simplement de survivre. Mais la misère est au deux bouts de la chaîne. Elle est aussi très souvent du côté des riches et des puissants, sous la forme de misère affective et spirituelle. Le fait de considérer en permanence autrui comme un rival, comme une menace, conduit à être dans une situation de solitude et de misère affective. Et si le but de la vie est de devenir un producteur compétitif, mû par le seul désir de possession, on ajoute la misère éthique et spirituelle à la misère affective. Cette hypothèse se vérifie tant à l'échelle mondiale que dans nos propres sociétés. Sur le plan planétaire, les budgets qui gèrent le mal-être et la maltraitance (armements et stupéfiants) représentent vingt fois les sommes qui seraient nécessaires, selon les Nations Unies, pour éradiquer la faim et permettre l'accès aux soins de base, à l'eau potable pour tous. Les seules dépenses de publicité représentent, elles, 700 milliards de dollars par an.
De même, dans une société riche comme la France, les quelques 20 milliards de cadeaux fiscaux à la population la plus riche sont compensés par des ponctions toujours plus sévères (franchise médicale, taxes sur les consommations non proportionnelles aux revenus) sur les catégories les plus modestes ou victimes de l'exclusion.
Plus que jamais nous devons faire nôtre la forte phrase de Victor Hugo : "Vous voulez les pauvres secourus, je veux la misère supprimée ! "

Patrick Viveret, philosophe, magistrat à la Cour des comptes.

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Il n'a rencontré personne - 2de partie

Il atteint enfin le minisquare face au Stand de Tir, là où aiment traîner les collégiens de Saint-Pierre avant les cours. Ce trou de végétation lui fera un abri pour mâchonner le vieux sandwich aux rillettes qu'il traîne depuis la veille, coincé entre sa bouteille en plastique de vin tiédi et un sac de couchage qui fut bleu. Il marche d'abord sur un pantalon, bien étonnant là : sera-t-il à ses dimensions ? Il s'assoit en tailleur – l'habitude – et, avec ses derniers chicots jaunis, mastique lentement le pain, entrecoupant ses bouchées de profondes lampées. Puis il sort un inavignonforme paquet de gris, sa seule richesse, et roule lentement une cigarette avec, économie oblige, plus de papier que de tabac. (On appelle ça des cigarettes de retraité : lui, retraité de la vie). Son arrêt se prolonge dans une demi-somnolence, pas même dérangée par le lent ferraillement d'un convoi de wagons-citernes.

Puis il repart, croisant deux scooters en furie, et emprunte un deuxième passage souterrain, plus petit. Les bergers allemands gardiens du collège, parcourant la haie de laurier qui habille le grillage, lui récitent un chapelet d'aboiements bien sentis. Il longe des jardins délaissés envahis de gravats, bordant d’anciens abattoirs défigurés par la restauration (le rajout d’un gros escalier prétendu de secours n’a rien secouru, seulement noyé la sim-plicité de la façade), et un terrain vague bordé de peupliers frissonnants où l'eau des dernières inondations a laissé, en partant, des croupissures brunâtres ornées de vieux bidons de plastique encore blanc.

Sur sa droite, avant la caserne à l’abandon où il va tenter de passer la nuit, tanné par le gel, pas bien sûr d’être vraiment seul à y dormir, il aperçoit la Résidence du Bel-Automne – beau, tu parles. Les guirlandes qui clignotent aux fenêtres barbouillées de fausse neige en coton lui rappellent quelque chose, qu’il chasse au plus vite. Il presse le mouvement pour ne pas sentir les regards, ne pas voir les couples côte à côte sur leurs fauteuils derrière les vitres, ne pas entendre les petits papotages de ceux qui n'attendent plus ici que le passage du temps.

Voilà bien une vie chaude, propre, coquette – il ignore l’ennui, le confinement, les enfants toujours occupés, les querelles pour des queues de cerises – qui ne sera jamais la sienne : sa vieillesse, s'il en a une, si misère et maladie ne l'ont pas fauché avant, si quelque mauvaise rencontre n'abrège pas cette marche à tâtons dans le vide, sera froide, sale, et seule.


PMB pour "La République des LIBRES"

photo : S.Desprez - Avignon novembre

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