La République des LIBRES

"Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques."J.Jaurès

25 novembre 2008

ROUGES

    Pour la première fois, les feuilles de vigne vierge de la tonnelle m’apparaissent dans leur teinte rouge-grenat. Quelle couleur!
    Certaines se laissent traverser par les rayons solaires et, translucides, aux reflets chatoyants, conservent tout leur mystère bien qu’au grand jour. Une légère brise leur imprime un calme mouvement, parfois de brèves vibrations, friselis maîtrisé. D’autres, à l’ombre, d’un opaque bordeaux, cerbères immobiles le vent ne les atteignant pas, semblent affirmer : « Noli me tangere » et étendre la sentence à la haie tout entière.
    Larvatus prodeo? Oui, transparent sous le soleil comme plongé dans l’ombre.

    Juste au-dessus de moi, la branche la plus élevée de vigne vierge, colorée de rouge d’automne, flirte avec une aux feuilles vert pomme de l‘arbre tout proche. Sortes de longs bras végétaux qui, assurés de leur pleine altérité par leurs racines distinctes, osent se rejoindre et lancent l’un vers l’autre leurs doigts-feuilles dans l’espoir de se mêler, de créer leur natte bicolore. C’est le plafond de ma sixtine.

    Cordia, labrador sable, couchée à même le sol, se repose du long voyage d’hier. Corps lové, pattes étirées, yeux fermés, elle s’imprègne de la chaleur distillée par le soleil, pallie les manques de son habituel climat normand.

    Un lézard passe. Lowry aurait, j’en suis sûr, prêté attention à sa fugitive compagnie. D’un mouvement furtif, le saurien quitte sa gouttière refuge, descend, à la verticale et à toute allure,  le long de la paroi blanche, court sur la terrasse aux pavés tachetés de durée puis disparaît, plus bas, dans l’un des interstices du vieux mur de pierres. Adam Pollo, lui, égaré biologique dans l’absurdité de son identité poreuse, perdu dans sa condition aux pourtours fantomatiques, seulement aidé de sa boussole interne de détraqué social, aurait tenté de se faire lézard et de le suivre.

    Plein soleil, tout est lent, pas un bruit. Seules, au centre du village, les cloches de l’église se mettent en branle pour indiquer treize heures. La treizième sonne, c’est encore la même et c’est toujours la seule? Non, la différence gît, scintille et flamboie dans le cœur même de l’identique. Heures précieuses.
coquelicot

    C’est la machinerie capitaliste, pétrifiée d’angoisse dans sa folle course suicidaire, qui a imposé la dictature de l’évènement permanent. Quand l’évènement est permanent, il ne saurait plus y avoir Evènement.

    Tout est perdu? C’est entendu.
    L’intoxication est générale, planétaire? Sans le moindre doute.
    Le populisme nous pollue comme jamais depuis trois décennies? Assurément.
    Le post-fascisme nous menace? Oui.
    La prochaine guerre mondiale proche? Je sais, je sais. La guerre s’est-elle d’ailleurs arrêtée depuis un siècle?

    Le capitalisme actuel, destructeur des singularités, n’est pas adapté à un monde aux dimensions finies. Le « fini« , tout empli, chargé de ce qui ne saurait plus croître, avec la puissance d’une lame de fond, se fracasse contre un système dévoyé, se disloque avec lui.

    La crise financière fait rage, bisque rage. A mes oreilles, Vivaldi, Laudate pueri Dominum.

    Les traits d’heures fixent les pendules, les traders scrutent, livides, sur leurs écrans, les pentes des courbes qui leur signifient la fin de la fête, les cours spéculés biffent la notion de durée au profit d’un présent absolu, tyrannique, vortex de corps épuisés, capitaux désincarnés, mains menottées, esprits instrumentalisés, sueurs quantifiées, âmes exploitées. Devant mes yeux, le rouge de la tonnelle, Cordia, maintenant à l’ombre, installée dans un profond sommeil. A droite, un couple vendange sa petite parcelle de raisins noirs en vue de la préparation d’une cuvée personnelle.

    La vie n’est pas une fête ou plutôt, pas une fête donnée, immédiate, systématique. Faute d’avoir ressenti et intégré l’intime douleur de vivre, commune à toute vie consciente et que l’intelligence seule ne permet jamais d’appréhender, l’homme se leurre dans l’exigence de droits. Le leurre est la clé de voûte du mafieux. Avec les droits de, les droits à, pas de soleil, pas de recherche d’un rapport subjectif au temps, pas de calme, pas de volupté, pas de femme.

    La voie à la mode, en vogue, n’est plus celle que l’on admire sur « L’origine du monde » mais le conduit anal qu’il s’agit de défoncer jusqu’à l’insoutenable anatomique.

    Il faudrait peindre une telle scène, fesses largement ouvertes, épilation totale, orifice dilaté à l’extrême, coulures de lubrifiants auxquelles se mélangeraient quelques traces d’excréments résiduels et joindre la représentation obtenue au tableau de Courbet pour former le diptyque contemporain. Intitulé de ce diptyque : Le monde. Ou alors, photographier la scène et accoler le cliché à un magnifique nu de Willy Ronis.

    D’un côté, Courbet, Ronis, sexe féminin clos, grotte mystérieuse bien à l’abri sous une pilosité foisonnante. De l’autre, tout est là, visible, en pleine lumière, trou sans différence sexuelle (la toile ou le cliché ne permettrait pas de déterminer si les fesses sont masculines ou féminines), et pourtant rien à voir que la destruction.

    D’un côté, Courbet, Ronis, magie, mystagogie, désir du dévoilement à venir, promesse craintive de la pénombre, titillement enfantin de la découverte, espérance de plaisir, de récolte, littoral iodé, pêche miraculeuse, terra neuva, afflux sanguin, appel de la langue, hasard de la parole, doigt qui caresse, émerveillement qui ouvre, réel impossible, libido, domaine de la différence. De l’autre, fin de non-recevoir, persona non grata, terre brûlée, imposition du silence, appel du cri, poing qui se crispe, rejet qui ferme, virtuel de l’indifférenciation, pulsion, règne de la répétition.

Harmoniamundi pour "la République des LIBRES"

Photo : S.Desprez - Vaucluse, 2008 

Posté par Soded à 21:28 - Commentaires [150] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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