30 novembre 2009
Peintres en vrac 1 : Odilon Redon le mystique
"J'ai fait un art selon moi seul. Je l'ai fait avec les yeux ouverts sur les merveilles du monde visible et, quoi qu'on ait pu en dire, avec le souci constant d'obéir aux lois naturelles de la vie. On ne peut m'enlever le mérite de donner l'illusion de la vie à mes créations les plus irréelles..." O.R.
Je viens vous parler d'un peintre discret et isolé, peu connu du grand public malgré ses amitiés avec les plus grands de son siècle et sa popularité aux générations suivantes ... Odilon Redon, mystique et en quelque sorte révolutionnaire, -nous allons voir en quoi-, mérite qu'on s'attarde un peu sur son oeuvre...
Il est né à Bordeaux en 1840, alors que son père qui venait de faire fortune en défrichant des forêts à la Nouvelle- Orléans, où il a épousé sa mère, une jeune créole fille de colons, vient juste d'arriver; Il passe une enfance fragile, silencieuse, d'une sensibilité presque maladive, encline à la rêverie et à l'inquiétude, et livrée à elle-même, dans le domaine familiale de Peyrelebade, aux frontières du Médoc et des Landes. Ses premières impressions resteront la source revendiquée de son inspiration. " Enfant, écrit-il, je recherchais les ombres ; je me souviens d'avoir pris des joies profondes et singulières à me cacher sous les grands rideaux, aux coins sombres de la maison."
Il apprend le dessin auprès de professeurs bordelais qui admirent Delacroix et Corot... L'adolescent hésite alors sur sa vocation et fini par abandonner les études d'architecture (que son père lui imposaient) et de sculpture pour se consacrer au dessin. Il gagne Paris en 1858 et s'inscrit aux Beaux-Arts dans l'atelier de Gérôme auquel il se heurte, lui et à son incompréhension. C'est grâce à sa rencontre avec Rodolphe Bresdin qu'il va enfin entrevoir son horizon... Il découvre la gravure et la lithographie auprès de ce personnage à la forte personnalité, mais surtout il s'initie à la LIBERTE. Il s'éloigne pour toujours du Naturalisme, "le mouvement à la mode", du moment, qui, comme chaque mode, est tyrannique et surtout incontournable, et, dans le même temps, se détourne des conventions officielles. Odilon Redon va dès lors, apprendre à faire appel aux ressources de sa pensée et de ses rêves pour exprimer son interprétation du réel et sa vision subjective du monde, dans une démarche solitaire, personnelle et en quelque sorte tournée en lui-même. Et c'est cette attitude qui est révolutionnaire, en même temps que cette rupture avec le réel. Elle ouvrira la voie au courant symboliste, mais
également à la "manière d'être" de peintres comme Gauguin, pour citer le plus exemplaire. Peu sont les artistes ayant une force de caractère suffisante pour se tenir à distance de la réalité, en cette fin du 19eme et l'on retrouve dans le sillage également Claude Debussy qui s'inspire de l'ambiance symboliste en cours dans le "salon" de Mallarmé pour composer "Prélude à l'après midi d'un faune" puis "Pelléas et Mélisande" d'après Maeterlinck.
Et effectivement, si l'on regarde les toiles et les pastels de O.Redon on est comme mis en relation avec l'ambiance musicale de C.Debussy , les accents de la poésie hermétique de Stéphane Mallarmé, (qui s'explique ainsi : "Pour moi, me voici résolument à l'oeuvre... Avec terreur, car j'invente une langue qui doit nécessairement jaillir d'une poétique nouvelle, que je pourrais définir en ces deux mots : peindre non la chose, mais l'effet qu'elle produit" ) et, également, dans l'univers alambiqué du "A rebours" de J.K Huysmans, qui transplante des dessins de Redon dans le cabinet de Des Esseintes et dont Redon illustrera le livre en compagnie de Gustave Moreau ...

La guerre de 1870, à laquelle il participe,comme engagé volontaire, marque une date dans son évolution "celle de ma propre conscience" écrira-t-il plus tard. Une personnalité aussi sensible ne peut revenir que bouleversée de la guerre et c'est à ce retour qu'il débute une longue période féconde en fusains et lithographies qu'il appelle lui-même ses "NOIRS", formant l'essentiel de sa production jusqu'en 1895. 
"Mon régime le plus fécond, le plus nécessaire à mon expansion a été, je l'ai dit souvent, de copier directement le réel en reproduisant attentivement des objets de la nature extérieure en ce qu'elle a de plus menu, de plus particulier et accidentel. Après un effort à copier minutieusement un caillou, un brin d'herbe, une main, un profil ou tout autre chose de la vie vivante ou inorganique, je sens une ébullition mentale venir, j'ai alors besoin de créer, de me laisser aller à la représentation de l'imaginaire." 
En 1884 c'est sous sa présidence qu'est fondée la "Société des Artistes Indépendants". Gauguin, E.Bernard, les Nabis, Bonnard, Vuillard, Denis rendent hommage au peintre, reconnaissant sa dette envers lui.
A partir de 1890 il transpose peu à peu sa technique du fusain dans l'huile et, à la fin de sa vie, dans l'aquarelle, abandonnant définitivement ses "Noirs" pour la rutilance des couleurs symbolistes. C'est tout naturellement que le pastel s'impose à lui, cette technique permettant des effets plus propices à rendre l'imaginaire que l'huile, restant lourde. Pourtant il n'a jamais cessé de peindre, qu'il s'agisse de copies d'après les maîtres, de portraits, d'étude de fleurs ("Ces fleurs, comme il les définies lui-même, venues au confluent de deux rivages, celui de la représentation, celui du souvenir") ou de paysages bordelais ou bretons. Mais il garde ses toiles, qu'il intitule "études pour l'auteur" au fond de son atelier... En 1900, âgé de 60 ans, il écrit "J'ai voulu faire un fusain comme autrefois; impossible, c'est une rupture avec le charbon !"
En 1915 O.Redon achève la rédaction de son journal qu'il tient depuis 1867 et qu'il a intitulé 'A soi-même". Il meurt en 1916, à Paris.
M.Denis écrit : "Il était l'idéal de la jeune génération symboliste, notre Mallarmé ".
1 : Madame Redon 1882, huile sur toile. On note l'admirable regard qui regarde "ailleurs".
2 : Portrait de Gauguin 1903, huile sur toile. Redon, très touché par la mort de celui avec qui il se sent en affinité, lui rend hommage dans ce portrait et d'autres, au pastel.
3 : Vision sous-marine 1910, huile sur toile. Etonnante toile où apparaît l'abstraction en filigranes..
4 : L'armure 1891 dessin, fusain et crayon
5 : L'araignée 1884, fusain.
6 : Le manteau bleu (Ophélie) 1912 huile sur toile. Thème souvent choisi par O.Redon, la belle morte ne fait pas peur. "Elle repose de son mortel sommeil à la surface de l'eau qui semble l'accueillir de toute sa puissance organique, mais aussi l'étreindre de sa douceur maternelle. Les humbles fleurs champêtres qui l'entourent, les tons chatoyants de l'onde donnent à la composition une chaleur réconfortante. Douce morte, heureuse effervescence qui t'entoure, on envie presque ton destin, que l'on serait tenté de partager, au seuil de la grande aventure."
7 : Portrait de Madame Redon et de leur fils Ari, 1898, pastel sur carton.
29 novembre 2009
LETTRE DE SUZETTE BLOCH, LE MONDE 28 NOVEMBRE 2009
Laissez Marc Bloch tranquille, M. Sarkozy, par Suzette Bloch et Nicolas Offenstadt
LE MONDE | 28.11.09 |
(Ce billet m'a été inspiré par la très pertinente référence donnée par JFB, que je remercie sincèrement). En fait, c'est le prolongement de la putassière récupération de Camus....et le dévoilement d'un système quasi-stalinien de détournement de l'histoire.
Petite-fille de Marc Bloch et historien médiéviste, nous avons décidé de joindre nos voix pour dire stop à l'utilisation abusive de l'historien, de l'intellectuel, du résistant Marc Bloch par le président de la République, Nicolas Sarkozy - et ceux qui l'entourent - pour habiller leurs discours idéologiques
MARC BLOCH (1886-1944)`
Un jour, moi, Suzette Bloch, j'ai demandé à mon père : "Mais comment as-tu fait pour avoir le courage physique de résister à l'occupant ?" Il m'a répondu : "Tu sais, quand tu es agressé, tu ripostes, c'est comme un réflexe, tu ne te poses même pas la question." Mon père s'appelait Louis Bloch. Il était modeste. Ses hauts faits de résistant contre les nazis et leurs auxiliaires français, je les ai appris par le récit d'autres. J'aurais pu poser la question à mon grand-père. Mais je ne l'ai pas connu. Il a été fusillé. Le 16 juin 1944. Il est tombé sous les balles allemandes. Le soir, dans un champ. A Saint-Didier-de-Formans (Ain). Il était lui aussi dans la Résistance. Il s'appelait Marc Bloch. J'aurais pu poser la question à ma grand-mère. Mais je ne l'ai pas connue. Elle est morte le 2 juillet 1944. A Lyon. De douleur, de privations, sans nouvelles de son mari, de ses fils, Etienne, Louis et Daniel, tous engagés dans l'armée de l'ombre. Elle s'appelait Simonne.
Marc, Simonne, Louis m'ont laissé une mémoire, la mémoire d'une famille qui a érigé la liberté d'esprit au rang de première des valeurs humaines. Aujourd'hui, je suis indignée. Au point où j'en arrive à surmonter la timidité que j'ai aussi reçue en héritage. Pour dire "Assez !".
Le 12 novembre à La-Chapelle-en-Vercors, dans la Drôme, le président de la République a prononcé un discours destiné à apporter sa "contribution" au débat qu'il a lancé sur l'"identité nationale", une notion qui ne s'impose en rien et qui peut servir les pires desseins idéologiques. Il en a appelé à mon grand-père à l'appui de son hymne à la France repliée, chrétienne et éternelle. "Honneur", "patrie", "fierté d'être français", "identité nationale française", "héritier de la chrétienté" : ces termes sont légion dans ce discours où le chef de l'Etat prétend décrire ce que doit être sa France, cautionnée par le "plus grand historien".
A plusieurs reprises, pendant la campagne présidentielle, il avait cru bon de citer L'Etrange Défaite, ce retour réflexif sur 1940, écrit par l'historien, qui avait été aussi combattant. Mais là, trop, c'est trop. Je suis révulsée. Pourquoi ce besoin de recourir à Marc Bloch pour se vêtir de ses qualités d'homme irréprochable. Peut-être parce qu'il faut rendre noble et acceptable un débat qui sert à la fois de courtes visées électorales et un projet idéologique de retour au "national", sans rapport aucun avec les engagements et la vision du monde, savant et citoyen, de Marc Bloch.
Je refuse que mon grand-père soit utilisé pour célébrer la patrie selon Nicolas Sarkozy, qui joue de la peur de "l'Autre". "L'étranger" ? "L'immigré" ? Toujours sommé de se justifier, forcément marginalisé par un débat centré sur l'"identité nationale", pourchassé quant il n'est pas "en règle", obligé de se cacher, de cacher ses enfants ou de travailler aux sinistres conditions du travail au noir. Quels sont ces "renoncements" qui menacent la patrie ? Toute cette phraséologie n'a rien à voir avec Marc Bloch, qui s'est battu dans un tout autre contexte contre de vrais ennemis des libertés.
"Je suis, je m'en flatte, un bon citoyen du monde et le moins chauvin des hommes. Historien, je sais tout ce que contenait de vérité le cri fameux de Karl Marx : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !"", écrivait aussi le médiéviste dans L'Etrange Défaite, soucieux d'articuler son intense patriotisme et de plus larges horizons.
Non, moi, sa petite-fille, je ne veux pas que Marc Bloch soit instrumentalisé par Nicolas Sarkozy. Il n'aurait pas approuvé cette idéologie nationaliste malsaine. Je demande au président de laisser la pensée de mon grand-père à l'étude, à la critique, aux historiens, ainsi qu'à tous les lecteurs de ses oeuvres.
L'historien coauteur de ces lignes doit dire, avec bien d'autres, que le fameux passage cité à plusieurs reprises par le président et ses proches, et encore à La Chapelle-en-Vercors, pour faire croire que l'histoire de France s'adopte comme un tout, comme un animal de compagnie, est un détournement bien abusif. Voici la phrase exacte : "Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération."
Lorsqu'on remet cette phrase dans son contexte, on comprend qu'elle sert avant tout à dénoncer l'étroitesse d'esprit du patronat des années 1930, incapable de saisir l'élan des luttes ouvrières, et en particulier de celles de 1936. "Dans le Front populaire", ajoute Bloch - le vrai, celui des foules, non des politiciens -, il revivait "quelque chose de l'atmosphère du Champ de Mars, au grand soleil du 14 juillet 1790." Surtout, Marc Bloch dénonce ici l'incapacité des élites à bâtir de grands moments de rassemblement autour des idéaux démocratiques, face à ceux des régimes fascistes. Les spécialistes de Marc Bloch invitent à la prudence dans l'usage de la phrase, déjà formulée pendant la Grande Guerre. Ils en ont proposé de multiples lectures, insistant sur ce double contexte de guerre. A l'évidence, ce genre de discours d'union sacrée est un lieu commun pendant un conflit et mérite d'être entendu dans ce contexte.
Comme d'habitude, le président sort des mots et des icônes de leurs contextes et de leurs engagements pour les peindre aux couleurs du jour, les plus nationales en l'occurrence, oubliant l'époque qui les a produits, empêchant toute compréhension des enjeux du temps. Comme le note l'historien Gérard Noiriel, "alors que Nicolas Sarkozy n'a cessé de stigmatiser la pensée critique comme une menace sur l'identité nationale, Marc Bloch l'a, au contraire, toujours encouragée".
SUZETTE BLOCH ET MARC OFFENSTADT
28 novembre 2009
L'ENIGME DU SAMEDI SOIR
Deux monstres sacrés pour deux énigmes on ne peut plus évidentes, mais le plaisir est intact et toujours au rendez-vous... A vous !
Enigme 1
"Le jeune homme, plus désespéré que jamais, courut chez le confesseur de sa mère : c'était un théatin très accrédité, qui ne dirigeait que les femmes de la première considération; dès qu'il le vit, il se précipita vers lui .
"Eh ! mon Dieu ! monsieur le marquis, où est votre carrosse ? comment se porte la respectable madame la marquise votre mère ?" Le pauvre malheureux lui conta le désastre de sa famille. A mesure qu'il s'expliquait, le théatin prenait une mine plus grave, plus indifférente, plus imposante : "Mon fils, voilà où Dieu vous voulait : les richesses ne servent qu'à corrompre le coeur ; Dieu a donc fait la grâce à votre mère de la réduire à la mendicité ? - Oui, Monsieur. - Tant mieux elle est sûre de son salut. - Mais, mon Père, en attendant, n'y aurait-il pas moyen d'obtenir quelques secours de ce monde ? - Adieu, mon fils ; il y a une dame de la cour qui m'attend."
Le marquis fut prêt de s'évanouir ; il fut traité à peu près de même par ses amis, et apprit mieux connaître le monde dans une demie-journée que dans tout le reste de sa vie.
Comme il était plongé dans l'accablement du désespoir, il vit avancer une chaise roulante à l'antique, espèce de tombereau couvert, accompagné de rideaux de cuir, suivi de quatre charrettes énormes toutes chargées. Il y avait dans la chaise un jeune homme grossièrement vêtu ; c'était un visage rond et frais qui respirait la douceur et la gaieté...."
Enigme 2
"Il y a deux voies générales par lesquelles un gouvernement dégénère ; savoir , quand il se resserre, ou quand l'Etat se dissout.
Le gouvernement se resserre quand il passe du grand nombre au petit, c'est à dire de la démocratie à l'aristocratie, et de l'aristocratie à la royauté. C'est là son inclinaison naturelle. S'il rétrogradait du petit nombre au grand, on pourrait dire qu'il se relâche, mais ce progrès inverse est impossible.
En effet, jamais le gouvernement ne change de forme que quand son ressort usé le laisse trop affaibli pour pouvoir conserver la sienne. Or, s'il se relâchait encore en s'étendant, sa force deviendrait tout à fait nulle, et il subsisterait encore moins.Il faut donc remonter et serrer le ressort à mesure qu'il cède, autrement l'Etat qu'il soutient tomberait en ruine.
Le cas de la dissolution de l'Etat peut arriver de deux manières.
Premièrement quand le prince n'administre plus l'Etat selon les lois et qu'il usurpe le pouvoir souverain. Alors il se fait un changement remarquable; c'est que, non pas le gouvernement mais l'Etat se resserre ; je veux dire que le grand Etat se dissout et qu'il s'en forme un autre dans celui-là, composé seulement des membres du gouvernement et qui n'est plus rien au reste du peuple que son maître et son tyran. De sorte qu'à l'instant que le gouvernement usurpe la souveraineté, le pacte social est rompu, et tous les simples citoyens, rentrés de droit dans leur liberté naturelle, sont forcés mais non pas obligés d'obéir.
Le même cas arrive aussi quand les membres du gouvernement usurpent séparément le pouvoir qu'ils ne doivent exercer qu'en corps; ce qui n'est pas une moindre infraction des lois, et produit encore un plus grand désordre. Alors on a, pour ainsi dire, autant de princes que de magistrats, et l'Etat, non moins divisé que le gouvernement, périt ou change de forme...."
26 novembre 2009
L'AVANT-FREUD, PAR MORASSE
LA MÉDECINE DANS L’IMAGINAIRE
par MORASSE
Du milieu du XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe, cependant que la science médicale cessait d’être magie et prétendait à la rigueur, la médecine fit surtout d’immenses progrès dans le diagnostic. Jusqu’à la pénicilline (1928, utilisée à partir de 1941-43) elle fut moins heureuse dans les thérapies et connut pas mal d’errements pour lesquels les praticiens s’affrontèrent sévèrement. On vit même des chercheurs expérimenter leur bricolage in vivo.
I. LES MARDIS DE JEAN-MARTIN CHARCOT

S’il existe des lieux qui portent en eux la tradition de l’Enfer et de la terreur, la Salpêtrière est de ceux-là. Celle que nous connaissons, couplée à la bien-nommée Pitié, fut longtemps le modèle des maisons d’enfermement pour les déviants. Au Grand Siècle, si le roi s’était fait construire, à l’ouest de Paris, une Machine de gouvernement (un palais à Versailles), à l’est, au-delà du jardin des Plantes, dans les marécages abandonnés par les débordements de la Seine et de la Bièvre où abondaient les « boues, gadoues et immondices », il avait ordonné d’installer un établissement de Rééducation sociale, le premier des temps modernes.
Dépôt de mendicité, la Salpêtrière fut également une succursale de la Bastille – Sade en reste l’illustration. Dans l’enclos, on édifia des cabanons pour les forcenés et on traça des parcelles pour les plus laborieux, conscient qu’il n’existe pas meilleur moyen de revenir au réel que de passer par la fièvre obsessionnelle du jardinage. Aux temps de la Révolution, en septembre 1792, les buveurs de sang massacrèrent des filles à la Salpêtrière, des fous et des enfants à Bicêtre. Quatre jours durant, tandis qu’on sélectionnait l’aristocrate à l’Abbaye et à La Force, les Enragés parisiens se livrèrent à des « orgies cannibales ».
De cette grande époque, mais un peu plus tard, date une légende – et une image « citoyenne » : « Pinel-délivrant-les-fous-de-leurs-chaînes » à l’hôpital de Bicêtre. Si ce geste fait sens, c’est qu’il exprimait la volonté marquée de considérer les « dérangés » à la lumière de la philanthropie, comme un peu plus tôt on avait observé le « bon sauvage ». A Bicêtre, la délivrance des fous de leurs chaînes fut plutôt l’acte du petit personnel. Philippe Pinel et son élève et disciple, Jean Etienne Esquirol, organisèrent l’hôpital psychiatrique ( l’Asile) de manière rationnelle, en tenant compte du classement (nosographie) des maladies, de leur caractère, du sexe et de l’âge.
Fils d’un charron-carrossier, Jean Martin Charcot (1825-1893) avait d’abord voulu « faire l’artiste ». Après de brillantes études, il devint professeur à l’Ecole de Médecine et entra, en 1862, à la Salpêtrière, qualifiée de « pandemonium de toutes les infirmités », où il régna durant trente ans. Quand il y devint chef de service, il dénombra jusqu’à cinq mille pensionnaires. L’hôpital était devenu ville et la philanthropie avait été oubliée pour le retour à l’ordre – la police plutôt que la science. Mais la science fit de sérieux progrès, à ce moment-là, grâce à Charcot et aux enfermés, « sujets de tout âge affectés de maladies chroniques de tout genre, de celles en particulier qui ont pour siège le système nerveux ». En trente ans, le grand homme inventa la neurologie. Les envieux disaient qu’il préférait fabriquer des malades spectaculaires plutôt que de guérir les plus atteints, que c’était un césar charlatan, que les séances étaient préparées à l’avance, en complicité avec les patients.
Pour savoir à quoi s’en tenir, il faut lire ou relire Charcot, cet ogre débonnaire. Ses disciples attestent qu’il ne se départit jamais de son calme et de son autorité. Il faut le voir sur ce tableau d’André Brouillet,
que Sigmund Freud conserva toute sa vie. Devant « dix-sept reluqueurs » (Didi-Huberman), confrères, étudiants et curieux, Charcot commente les effets de l’hypnose sur la patiente pamée, demi-dévêtue, qu’un assistant retient dans ses bras. Un amphi du maître, c’était un petit théâtre où la pièce qui se donnait n’était pas écrite, en principe, et sans presque un scénario – sinon un plan, immuable. Le dialogue s’improvisait et le spectacle offert n’atteignait pas toujours la qualité exigée implicitement par les privilégiés qui se pressaient « pour voir ». Les « actrices » n’étaient pas toujours non plus à la hauteur de la réputation que le tout Paris leur faisait. C’est qu’il y avait des stars, comme cette Augustine, arrivée à la Salpêtrière à l’âge de seize ans. Et qui s’en évada, déguisée en homme, pour échapper au harcèlement.
C’était quoi une leçon de Charcot ? Un rituel comprenant un discours introductif du maître et l’entrée de un, deux, trois, quatre malades : des femmes, en majorité, et des hommes, bientôt nus ou en tenue d’hôpital, c’est-à-dire dans une chemise plutôt échancrée, fendue, peu avare d’aperçus sur les chairs et les pilosités. Des remarques ensuite, à propos de l’objet planté debout devant l’assistance ou posé comme un lapin chassé sur la chaise ou la table d’auscultation. Des questions audit objet devenu soudain sujet. Le silence des spectateurs, leur désir d’en « avoir » plus. Une tentative généralement réussie d’hypnotisme. Les gloussements des sceptiques et les « réponses » de l’ objet/sujet. Les ordres enfin pour continuer le spectacle. A partir de 1882 et jusqu’à sa mort, en 1893, Charcot officia deux jours par semaine, le vendredi et le mardi, devant un public de médecins et d’étudiants, certes, mais également d’invités : hommes et femmes du monde, artistes, journalistes. Il disposait, d’un « matériel humain », « une sorte de musée pathologique vivant, dont les ressources sont considérables », écrit-il dans « Leçons sur les maladies du système nerveux » (1874).
Les « leçons du mardi » sont, croit-on, bien connues… parce que tout le monde en parle, mais elles méritent d’être revisitées. Editées par « le Progrès médical », elles marquèrent un demi-siècle de psychiatrie et davantage. L’un des premiers volumes est simplement un fac-similé de manuscrits présentant vingt-huit comptes rendus de cours tenus entre novembre 1887 et juillet 1888, d’après les « notes de MM. Blin, Charcot fils et Colin, élèves du service ». L’intérêt, par rapport à l’édition normale, est qu’il s’agit d’un travail capté au plus près : on y « entend » Charcot. Une préface du Dr Babinski, disciple de Charcot et chef de clinique, donne le pourquoi et le comment, et fait allusion à l’admiration maintenant bien connue de Sigmund Freud – qui suivit les cours de la Salpêtrière durant six mois en 1885-86 et les traduisit en allemand. Lequel Dr Freud écrivait ceci à Martha, sa fiancée : « Charcot, un des plus grands médecins dont la raison confine au génie, est en train de démolir mes conceptions et mes intentions. Il m’arrive de sortir de ses cours comme si je sortais de Notre-Dame, tout plein de nouvelles idées sur la perfection (…) aucun autre homme n’a eu autant d’influence sur moi »,
Après la mort de Charcot, en 1893, la Salpêtrière perdit de son importance. A cause de Babinski, qui « démembrait » l’œuvre de son maître. Comme l’écrit Ilza Veith dans son « Histoire de l’hystérie » (1973) : « Les publications sur le sujet qui s’étaient comptées par milliers dans les années soixante-dix et quatre-vingt, se réduisirent à presque rien à la fin du siècle et cessèrent bientôt complètement. » Cependant, en 1982 est paru « Invention de l’Hystérie », de Georges Didi-Huberman, qui reprend l’« Iconographie photographique de la Salpêtrière » réalisée par Albert Londe et qui est commentée par les docteurs Bourneville et Régnard. Il faut voir le film de Jean-Claude Monod et Jean-Christophe Valat : « Augustine » (2003), ce personnage qui appartint, sans conteste, au « matériel humain » de la Salpétrière.
II. LE BURQUISME ET LA MÉTALLOTHÉRAPIE
La métallothérapie « fut prônée par le docteur V. Burcq et, après une longue période de scepticisme, elle finit par être expérimentée dans les hôpitaux de Paris » (Bernheim). S’il est aujourd’hui pratiquement ignoré, sauf des partisans du burquisme, le docteur Burq, à l’orée du XXe siècle, s’était rendu presque légendaire par son insistance à se faire reconnaître. Eloquent, possédé par l’idée fixe des potentialités thérapeutiques des métaux, il donne l’impression d’être atteint par ce qui sera caractérisé comme névrose obsessionnelle.
Avec sa seule théorie sur les instruments à vent fabriqués en cuivre, la postérité aurait pu le consacrer bienfaiteur de l’humanité, tout en le faisant figurer dans quelque anthologie de l’humour noir. Bien avant l’heure des tranchées, ayant constaté une mortalité moindre chez les joueurs de clairon que chez les humains ordinaires, il avait noirci un rapport à la Société de biologie : « Le jeu des instruments à vent en première ligne, quand ils s’accomplissent avec mesure et sans fatigue, ni sans que rien, soit dans le vêtement, soit dans l’attitude, puisse venir mettre obstacle à la libre expansion pulmonaire, sont, au contraire, salutaires au premier chef pour toutes les poitrines délicates… »
Le burquisme, toutefois, était plus compliqué. Charcot, recevant son fondateur, l’avait ainsi adoubé : « Tous ces faits comme l’idée théorique qui les relie entre eux appartiennent à M. Burq, d’où le nom de burquisme que l’on commence, et c’est justice, à employer comme synonyme de métallothérapie ». M. Burq lui avait présenté la première expérience de son art : c’étaient des faits alors considérés comme « scientifiques ».
La métallothérapie serait-elle consacrée monométallique ou serait-elle vouée au polymétallisme ? Serait-elle externe ou serait-elle interne ? « La métallothérapie interne consiste à administrer aux malades ces métaux le plus souvent sous la forme soluble. Ainsi par exemple pour l’or, nous nous sommes servis d’une solution de chlorure d’or et de sodium, renfermant un centigramme de médicament par vingt-cinq gouttes. Si la malade a été reconnue sensible au cuivre, c’est à l’acétate de cuivre en solution qu’on a recours. Si elle est sensible au zinc, vous lui administrez du sulfate de zinc, ou une des nombreuses préparations de fer que vous connaissez si elle est sensible au fer. » (Gazette des Hôpitaux).
On avait vu la métallothérapie employée contre le choléra, pour soulager l’angine de poitrine, pour soigner la chlorose, le diabète et la cachexie alcaline… « Un jour viendra où, l’idée nouvelle ayant fait son chemin, non seulement tous les métaux auront pris dans la thérapeutique la place qui leur revient, mais aussi la médecine possédera, en quelque sorte, ses tables de logarithmes sous la forme d’un catalogue où seront classés tous les agents thérapeutiques, et peut-être hygiéniques, des trois règnes, de façon qu’une maladie et une idiosyncrasie métallique étant connues, il n’y ait plus qu’à y chercher quel est le remède ou l’agent qui correspond à l’une comme à l’autre. »
Adeptes eux aussi de la métallothérapie, à l’Ecole de Médecine (navale) de Rochefort,
les docteurs Bourru et Burot étaient persuadés, eux, que les métaux et diverses substances agissaient aussi à distance sur certains malades mentaux. Dans leur ouvrage : « La Suggestion mentale et l’action à distance des substances toxiques et médicamenteuses », ils expliquaient qu’ils agissaient par suggestion. Ils avaient donné plusieurs exemples estimés convaincants. En mai 1885, après avoir sélectionné un homme atteint de « grande hystérie », qui l’avait rendu hémiplégique, ils avaient expérimenté sur lui les effets de la suggestion et de diverses substances. C’est ainsi qu’ils essayèrent divers métaux, dont le mercure et l’or qui provoquaient des sensations de brûlure. Même à dix ou quinze centimètres de sa peau, le malade ressentait une atroce brûlure à l’approche d’un objet en or. Un louis dissimulé dans son lit lui procurait le même effet… alors qu’une pièce d’argent le laissait indifférent. Ils présentèrent ensuite au malade deux paquets préparés en secret par un autre professeur de l’Ecole, paquets dont ils ignoraient le contenu. Le premier « fit dormir avec bâillements et nausées au réveil : il contenait de l’opium » ; le second produisit « une brûlure intolérable ; il contenait un sel de mercure ». Ces expériences émurent l’opinion bien au-delà de l’Ecole de médecine et de la ville de Rochefort.
Bourru et Burot laissèrent une trace plus importante par la nouveauté de leurs travaux sur l’hypnose et leur approche originale d’une méthode cathartique venue elle aussi au jour en ces temps-là. Dans leur ouvrage illustré « Variations de la personnalité » ils reprenaient des observations qui retinrent l’attention de Pierre Janet. L’ouvrage connut plusieurs éditions. Dans celle de 1888, il est longuement question d’un soldat d’infanterie de marine de vingt-deux ans, Louis V…, qui, s’il est observé à Rochefort, s’imagine près de Chartres, dans son village natal, et, dans le même temps, selon les phases du sommeil, des réveils ou des suggestions, selon qu’on lui applique ou non, ou mal, une barre aimantée sur la nuque, le front ou les épaules, se croit à Bourg, Mâcon, Bonneval, Bicêtre… Il a six ans, dix-sept ans, vingt ans… Il parle, au présent, de la guerre en Tunisie ou de son admiration pour Victor Hugo alors qu’il s’agit, bien entendu, d’un anachronisme. « Le point intéressant, c’est qu’on peut à volonté reporter le sujet à plusieurs époques différentes de son existence où il a présenté des phénomènes particuliers physiques et psychiques. Chaque modification apportée par des agents physiques à la distribution du mouvement et de la sensibilité entraîne un changement corrélatif de la mémoire et inversement lorsqu’on le ramène par suggestion au souvenir d’une des époques de sa vie passée, il se réveille, affecté de la paralysie particulière qui coïncidait avec ce moment de son existence. (…) Ces retours à des périodes antérieures de la vie ont été provoqués par l’emploi des moyens physiques de la catégorie des agents esthésiogènes [agissant sur la sensibilité]. Par l’application d’aimants ou de métaux en différents points du corps, on pouvait facilement faire succéder les unes aux autres les diverses personnalités qui avaient réellement existé et qui nous étaient inconnues. »
Les deux auteurs racontent aussi comment ils n’oublieront jamais « l’émotion que nous avons éprouvée quand, pour la première fois, ce sujet paralytique descendu péniblement et soutenu dans une piscine, tout d’un coup, après l’application de l’aimant sur la tête, se lance à nager vigoureusement et des quatre membres, à grimper aux cordes à nœuds et plonger habilement. Ce spectacle, si merveilleux qu’il parût, n’approche pas encore de la transformation qui s’opérait dans la conscience. Tout à l’heure bornée, l’intelligence s’ouvre ; éteinte l’imagination s’éclaire : les sentiments affectifs, de grossiers deviennent délicats ; les goûts changent ; le caractère devient docile ; les expressions se perfectionnent : le langage est doux et poli, les gestes modérés, l’attitude réservée. Si l’on interroge ce personnage qui semble nouveau, on reconnaît le même qu’avant le changement, mais transporté de huit ans en arrière. C’est un enfant bien portant au lieu d’être un jeune homme de huit ans plus âgé… (…) Mais son souvenir s’arrête exactement à l’accident de la vipère [ accident à l’origine de son mal] dont l’évocation amène une attaque terrible d’hystero-épilepsie. »
L’« émotion » prend fin, pour nous aussi, au moment où l’on s’imagine lire le compte rendu médical d’une guérison miraculeuse survenue à Lourdes. Si la métallothérapie pouvait encore faire sourire, une nouveauté se répandait, c’était une certitude, l’hypnotisme allait permettre d’étudier les troubles de la personnalité.
23 novembre 2009
CAMUS AU PANTHEON, SARKOZY A L'EPATE
LE JUSTE RECUPERE PAR LES FAISANS ET LEUR BERGE.
Bon, le Panthéon, c'est tarte.
Architecturalement, une daube, dans le genre du Sacré-Coeur. Lourd, mal proportionné. Comme le maire du Raincy. Mais qu'importe. Il est lui aussi comme la pièce montée juchée sur Montmartre, dont chaque pierre est l'expiation de la bourgeoisie, un symbole de la silhouette de la bonne ville de Paris Originellement appelée Nouvelle Eglise Sainte-Geneviève, la Révolution en fit le temple " AUX GRANDS HOMMES, LA PATRIE RECONNAISSANTE". Pourquoi pas y faire reposer Camus? Qui est un "grand homme" C'est vrai. Rien ne s'y oppose. Ce serait même justice, au fond, (surtout quand on lit les immondices de Bergé. )
Sauf qu'il y a les commanditaires. On a l'habitude de dire "peu importe le flacon , pourvu qu'on ait l'ivresse". Et là, je dis clairement NON. Quand Malraux morphiné à fond, les cheveux dans le vent , la voix rocailleuse fit "entrer jean Moulin au Panthéon", on sent confusément une filiation "patrimoniale" et historique entre l'entreur et l'entré. C'est le même monde. Celui des humains. De même Jaurès ,Schoelcher, Malraux, Hugo, Rousseau , (mais pas Voltaire ! ) Felix Eboué, les Curie, Paul Langevin, René Cassin, Jean Monnet....mais aussi de parfaits inconnus au XIXème siècle...l'arbitraire ,donc. Les caprices du prince. Alors Camus, pourquoi pas. Mais alors pourquoi pas Sartre ou Proust? Ou Valéry??? Mystère. Ou Anatole France?
Le problème, donc, vient de la "poutinisation" du pouvoir en France, comme en Italie, d'ailleurs. Sarkozy n'est plus crédible ,si tant est qu'il ne l'ait jamais été. Ayant déjà entaché la mémoire de Guy Môquet, puis celle des enfants déportés, le voilà qui pollue Camus. D'abord, Camus repose à Lourmarin comme Gérard Philipe à Ramatuelle..etc etc...et c'est mieux ainsi. Cela n'enlève rien à l'importance de l'oeuvre de Camus. Au contraire, pour les gougnafiers au pouvoir, le Panthéon est de l'électoralisme. Pur.
En fait ce que soulève cette question est capital: nous sommes entrés dans une phase où quoique fasse le pouvoir , les leviers ne répondent plus. On dirait une fuite en avant éperdue, une sorte de danse de Saint-Guy effrénée pour éviter de parler de l'essentiel: le but de ce quinquennat: réduire à rien la classe moyenne. Alors on gigote, on grouille, grenouille, griffouille, on se livre à de la politique-buzz. Et ce pauvre Camus en fait maintenant les frais. Je dis en fait les frais, car, outre cette décision de Sarkozy qui vient comme un cheveu sur la soupe et est parfaitement inaudible, nous avons eu le droit à un jet de pus de Pierre Bergé. Ce repoussant animal a osé reprendre la vieille antienne selon laquelle Camus serait un auteur , l'autre avait dit jadis pour classes Terminales, merci pour Albert, et l'autre , le marchand de tissu mal élevé estime que, fi donc !! Camus est au niveau des "instituteurs". Merci pour l'un et pour les autres. Bergé, lui, à quel niveau est-il?? Celui de l'égoutier? ou du vidangeur? ou de l'équarisseur pour bovins malades? Grande question.
Tout cela pour dire que Camus ne doit en aucun cas être panthéonisé. J'ai déjà ,souvent, dit à quel point j'aimais l'homme, j'aimais l'oeuvre, j'aimais la pensée dudyct...
Et je ne voie pas qu'on le transbahute dans ce mausolée froid et laid, en plein coeur de ce quartier d'où sourdait, dans les années 50 ,un mépris sans borne pour lui. Si on voulait donner une sépulture "d'honneur " à Camus, c'est à Tipasa, face à la mer qu'il faudrait l'enterrer...mais c'est de la science-fiction.
Il est d'ailleurs piquant de constater qu'un Jean n'en vaut pas un autre. Jean Camus a été très clair dans son refus. L'autre Jean, le Prince Qu'on sort de moins en moins, lui, vit de , pour, par le népotisme.
Photo de Camus et de Jacques Hébertot(1949) lors d'une répétition des "Justes".
BENJAMIN FONDANE (1898-1944)
BENJAMIN FONDANE, LE "DESNOS ROUMAIN"AUX AILES BRISEES PAR LE FASCISME....
"« J'ai tout donné. Je fus entier dans le poème. Mangez, buvez : voici mon corps, voici mon âme. Maintenant je veux aller vers les hommes vivants, dans la vaste forêt des hommes "
Benjamin Fondane vers 1926
La Roumanie, c'est Ionesco. A la rigueur, pour les plus cultivés Celan, et puis le duo de choc des fascistes : Mircea Eliade et Cioran (encore que , je vais en parler, ce dernier fera plus qu'amende honorable). On connaît beaucoup moins bien le très grand Fondane. J'ai sous mes yeux un superbe cadeau envoyé par un vieux pote roumain, avec lequel , y a des lustres, j'avais parlé de tout ça, de Fondane, de Cioran, d'Antonescu, de la Shoah en Roumanie, brèfle, il m'a envoyé un exemplaire de "TITANIC"
un recueil de poèmes dudit Fondane. La révélation, alors!!
Benjamin Fondaniu (du nom d'un domaine de son grand-père en Bucovine, partie de la Roumanie qui jouxte l'Ukraine et la Moldavie) est né en 1898 à Iasi, grande ville cosmopolite de l'Empire Austro-Hongrois dont voici l'université:
Il est d'une famille juive cultivée et aisée, les Wechsler, ce prototype de famille juive parfaitement intégrée au point que son judaîsme n'était plus qu'une affaire "familiale" , une affaire de mémoire. Mais la Roumanie, pourtant alliée de la triple entente en 1914 va , au cours de l'entre-deux-guerres, se rapprocher de l'Allemagne nazie, au point de devenir un état fasciste, avec un "Conducator" (traduction du mot "Führer" ou "Duce" en roumain) le sinistre Codreanu, et sa "Garde de Fer", les SA roumains puis, après l'assassinat de ce dernier Le non moins sinistre Antonescu,tus deux inspirés par l'intellectuel d'extrême-extrême droite antisémite , Eminescu , sorte de D'Annunzio roumain .
Dans les années 20, Benjamin Fondane est à Paris. Après le passage obligé par Bucarest. Il y rencontre Celan, Ionesco, et aussi Cioran qui tourne mal... puisqu'il est fasciné , comme Mircea Eliade, qui lui, ne reniera jamais son attachement au fascisme, par le mouvement populiste puis pronazi de Codreanu et d'Antonescu...car on ne soupçonne la profondeur de l 'enracinement fasciste en Roumanie. On me dira, facile à dire !! La Roumanie avait la plus longue frontière avec l'URSS.Ce n'est pas une explication suffisante. La Roumanie, surtout fut ,(et est encore) orthodoxe, rurale, féodale, est aussi profondément antisémite que le fut la Pologne. Par haine de Vienne et de la Kakanie. Curieusement, ce sont les Juifs des villes comme la famille de Fondane, qu'on assimile d'ailleurs aux Allemands, haïs depuis des siècles en Transylvanie, bastion, outre de Vlad Tepes, notre ami Dracula, mais surtout de l'orthodoxie la plus réactionnaire. Le contraste entre villes cultivées et ouvertes au monde, cosmopolites et bariolées et des campagnes arriérées et écrasées par les seigneurs locaux, propriétaires terriens et leurs clients, et les popes, est sans aucun doute l'un des plus forts d'Europe, dès les années 1880.
Fondane est l'esprit , l'âme de l'entre-deux-guerres. C'est lui, mieux que quiconque , qui nous fait penser ce qu'eût été le monde sans la nuit nazie. Fondane ,c'est l'esprit des Lummières: polyglotte, cosmopolite, sceptique, et touche-à-tout de génie . Ecrivain et quel écrivain, poète, qui vaut largement Breton, Aragon Eluard et les autres....photographe ami de Man Ray, peintre, influencé par le dadaisme sans jamais succomber à l'appartenance. Il vient à Paris et après des débuts difficiles, il fait son trou. En 1928, il s'installe définitivement sur les bords de la Seine....Et il connaît tout le monde, absolument tout ce que paris compte d'intellectuels...Sartre, Simone de Beauvoir, André Malraux, Brancusi, qui dessine ce merveilleux portrait de lui
:
Picasso, Clara Malraux, Arthur Adamov, Albert Camus, qui sera d'ailleurs le dernier à lui rendre visite quelques jours avant son arrestation en 1944...etc etc...Il se marie avec une Française, Geneviève Tissier, ce qui le protègera d'une certaine manière des persécutions antisémites de Vichy. Il refusera toujours de porter l'étoile jaune....
C'est à Paris, qu'il écrit sa première œuvre en français, "Exercice de français," publié en 1925. Il rencontre Tristan Tzara, qu'il interviewe, et il adhère lui-même au mouvement surréaliste, publiant de nouveaux poèmes tel "À Madame Sonia Delaunay", partie d'un projet inachevé Ulysse 1927. Pour lui Ulysse est un mythe juif, transmis aux Grecs. C'est celui de la diaspora, de l'errance...
De culture hébraïque, roumaine et désormais française, mais la rencontre décisive qui ouvre chez lui tout un espace philosophique est la rencontre en 1924, avec le philosophe russe Léon Chestov, qui rencontre la plus déterminante de sa vie: les deux hommes se lient d'une amitié forte, et Chestov deviendra le maître de Fondane en philosophie.Chestov est l'inspirateur de la "seconde phénoménologie, celle de Jaspers. Fondane écrit alors, notamment dans les Cahiers du Sud, sur Heidegger, Husserl, Nietzsche, Kierkegaard, Freud... et bien sûr, il contribue largement à faire valoir la pensée de Chestov en France.
En 1940, Fondane est engagé lors de l'invasion nazie en France. Fait prisonnier, il s'évade, est repris et il est hospitalisé au Val-de-Grâce pour une appendicite. Après avoir regagné son domicile, il travaille à son projet Ulysse et à divers essais.
En mars 1944, il est arrêté par la police de Vichy. Il a été probablement dénoncé par des voisins de la rue Rollin, dans le Vème, où il vivait. Il griffonne ce bout de papier adressé à "Viève, Geneviève , sa femme en lui recommandant d'aller contacter Jean Paulhan, avec lequelle elle était liée d'amitié, grand résistant, lui, auteur de cette célèbre définition de la Résistance "« Tu peux serrer une abeille dans ta main jusqu'à ce qu'elle étouffe, elle n'étouffera pas sans t'avoir piqué, c'est peu de chose, mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu'il n'y aurait plus d'abeilles. » , avec ce "Voilà" terrible, qui est à lui seul toute l'horreur de la Shoah:
Il est envoyé à Drancy avec sa soeur Line. Ses amis parviennent à obtenir sa libération en se bougeant les miches plus que ne le firent Picasso et Cocteau pour Max Jacob, mais il refuse d'abandonner sa soeur. Ce geste bouleversant d'amour, il le paie par sa déportation et son assassinat à Auschwitz ,début Octobre 1944, dans la chambre à gaz. Longtemps sa femme fut dans l'ignorance totale du sort qui lui avait été réservé. C'est seulement en octobre 1945 qu'elle saura que Fondane avait été assassiné l'année précédente dans la chambre à gaz. Grâce aux témoignages de certains rescapés, elle eut la consolation d'apprendre que, jusqu'au bout, il resta l'homme qu'il avait été, qu'il vécut sa philosophie. Il trouva le moyen de poursuivre des discussions passionnées avec d'autres détenus, et sa prodigieuse mémoire poétique lui permit de réciter Baudelaire, inlassablement. Sa femme apprit aussi qu'il tentait de réconforter ses compagnons, qu'il continuait à écrire des poèmes. La dernière image que nous ayons de Fondane nous est livrée par Andre Montage, un des rares survivants d'Auschwitz (2500 sur 2 millions!)
"Le lundi 2 octobre, dans l'après-midi, les camions vinrent chercher ceux qui avaient été désignés pour la chambre à gaz. Je vois encore Fondane sortir du block, passer très droit devant les SS, fermant le col de sa veste pour se protéger du froid et de la pluie, monter dans le camion."
L'oeuvre de Fondane, inspirée par Chestov repose sur "La présence du Dieu absent, pour reprendre le titre d'un livre de GAG. Sur l'irrespect, sur la "finitude " du monde, de l'homme , du destin. C'est, en rupture avec l'existentialisme et le surréalisme, une vision presque anatomique, entomologique du monde. Comme Desnos, disparu lui aussi, comme des millions qui n'eurent pas la chance qu'on parle d'eux, il est le poète universel, qui fait front par sa vitalité, par son indifférence aux drapeaux, aux concepts poisseux de nation. Il fut fortement influencé par Valéry, dans cet poésie "aboutissante".
Un grand bonhomme, dont vous pourrez tout connaître, mille fois mieux que ce que je vous en dis au Mémorial de la Shoah, qui livre sur lui une exposition magistrale...
Je terminerai en parlant de Cioran.
Cioran, c'est le contraire du supplice du pal, celui commence bien et finit mal. Cioran, grand admirateur de Codreanu et de tout le fatras fasciste du nationalisme pronazi, antisémite virulent, ayant appris l'assassinat de Fondane pour des raisons raciales, renia tous ces engagements politiques. Et sa philosophie d'après-guerre - il est mort en 1995- est au fond, une sorte de chant de culpabilité envers Fondane et envers la Shoah. On n'en dira pas autant ni de Mircea Eliade, ni ,évidemment de Heidegger.
CIORAN, en 1977
Pour terminer, un poème , sans doute le plus "fondanien" de tous:
PREFACE EN PROSE
C'est à vous que je parle , hommes des antipodes,
Je parle d'homme à homme, avec le peu en moi qui demeure
de l'homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier,
mon sang est sur les routes, puisse-t-il.
Puisse-t-il ne pas crier vengeance!
L'halalli est donné, les bêtes sont traquées, laissez -moi
vous parler avec ces mêmes mots
que nous eûmes en partage.
il reste peu d'intelligibles!
Un jour viendra, c'est sûr, de la soif, apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort aura
parachevé les travaux de la haine,
je serais un bouquet d'orties sous vos pieds,
alors, eh bien, sachez que j'avais un visage
comme vous. Une bouche qui priait comme vous.
Quand une poussière entrait, ou bien un songe,
dans l'oeil, cet oeil pleurait un peu de sel. Et quand
une épine mauvaise égratignait ma peau,
il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre!
Certes, tout comme vous j'étais cruel,
j'avais
soif de tendresse, de puissance,
d'or, de plaisir et de douleur.
Tout comme vous j'étais méchant et angoissé
solide dans la paix, ivre dans la victoire,
et titubant, hagard, à l'heure de l'échec!
Oui, j'ai été un homme comme les autres hommes,
nourri de pain, de rêve, de désespoir. Eh oui,
j'ai aimé, pleuré, j'ai haï, j'ai souffert,
j'ai acheté des fleurs et je n'ai pas toujours
payé mon terme. Le dimanche j'allais à la
campagne
pêcher, sous l'oeil de Dieu, des poissons irréels,
je me baignais dans la rivière
qui chantait dans les joncs et je mangeais des frites
Le soir. Aprés, aprés, je rentrais me coucher fatigué,
le coeur las et plein de solitude,
plein de pitié pour l'homme,
cherchant en vain sur un ventre de femme cette paix
impossible que nous avions perdue naguère, dans un grand
verger où fleurissait au centre, l'arbre de vie...
J'ai lu comme vous tous les journaux tous les bouquins
et je n'ai rien compris au monde et je n'ai rien compris à
l'homme, bien qu'il me soit souvent arrivé d'affirmer le contraire.
Et quand la mort, la mort est venue, peut-être ai-je prétendu savoir ce qu'elle était mais vrai,
je puis vous le dire à cette heure,
elle est entrée en mes yeux étonnés, étonnés de si peu comprendre-avez-vous mieux compris que moi
Benjamin Fondane (1942)
Bertrand Delanoë a fait baptiser une place BENJAMIN FONDANE au bout de la Rue Rollin, dans le Vème non loin de là où il avait vécu, dans ce Paris heureux...avant...
21 novembre 2009
L'ENIGME DU SAMEDI SOIR
Deux énigmes pour deux auteurs ultra célèbres.... A vous !
Enigme 1 :
Les deux amoureux pachas ne surent ni n'osèrent le contredire, et, bien qu'ils vissent que ce chemin ne menait pas au terme de leurs souhaits, ils furent contraints de céder à l'opinion du cadi; toutefois, chacun d'eux forma au fond de son âme une espérance qui, bien que douteuse, leur promettait encore l'accomplissement de leurs ardents désirs. XXXXX, qui restait en qualité de vice-roi de Chypre, pensait faire tant de présents au cadi, qu'il le touchât et l'obligeât à lui rendre la captive. XXXXX, de son côté, imagina un moyen de s'assurer la réussite de ce qu'il désirait, et chacun tenant son projet pour certain, ils consentirent volontiers à ce qu'exigeait le cadi. D'un commun accord ils lui remirent aussitôt l'esclave, et payèrent au Juif chacun deux milles doubles. Le Juif dit alors qu'il ne pouvait la livrer avec les habits qu'elle portait, parce qu'ils valaient deux autres milles doubles. C'était la vérité : car, dans ses cheveux, dont une partie tombait et voltigeait sur les épaules tandis que l'autre partie était attachée et tressée sur le front, brillaient quelques rangs de perles qui s'enchaînaient gracieusement avec les boucles de cheveux. Les bracelets des bras et des jambes étaient également garnis de grosses perles; son vêtement était une tunique moresque en satin vert toute brodée de petites tresses d'or. Enfin, il parut à tous que le Juif n'était pas exigeant dans le prix qu'il demanda pour les habits de la captive, et le cadi, pour ne pas se montrer moins libéral que les deux pachas, dit qu'il voulait les payer, afin que la chrétienne se présentât dans ce costume au Grand-Seigneur. Les deux compétiteurs en furent enchantés, croyant bien que tout cela viendrait en son pouvoir.
Enigme 2:
J'allais finir; mais je dois dire que toutes les femmes n'ont pas la même humeur; il est, pour répondre aux mille différences de caractère
qui les distinguent, mille moyens de les séduire. Le même sol ne donne pas toutes sortes de productions: l'un convient à la vigne, l'autre à l'olivier; celui-ci se couvre de vertes moissons. On voit dans le monde autant d'esprits divers que de visages. Un homme habile saura se plier à cette diversité d'humeurs, semblable à XXXXX, qui tantôt se transformait en onde légère, tantôt en lion, tantôt en arbre ou en sanglier hérissé. Tel poisson se prend avec le harpon, tel autre avec la ligne, tel enfin reste captif dans le filet du pêcheur. Les mêmes moyens ne réussissent pas toujours: sache les varier selon l'âge des tes maîtresses. Une vieille biche découvre de plus loin le piège qu'on lui tend. Si tu te montres trop savant auprès d'une beauté novice, ou trop entreprenant auprès d'une prude, elle se défiera de toi et se tiendra sur ses gardes. C'est ainsi que parfois, la femme qui craint de se livrer à un honnête homme s'abandonne aux caresses d'un vil manant. Une partie de ma tâche est achevée; une autre me reste à remplir. Jetons ici l'ancre qui doit arrêter mon navire.
VILLES EN VRAC UNE GEOGRAPHIE AU PETIT BONHEUR 8 ANCHORAGE
ANCHORAGE, SUD DE L'ALASKA...VERS LES ALEOUTIENNES ET AU-DELA
Anchorage (point d'ancrage en anglais) est le pendant américain de Vladivostok ou de Magadan. C'est une ville neuve. plus jeune encore que celles dont les noms figurent plus haut. D'à peine 300 000 h. Sans le moindre intérêt ni urbanistique, ni artistique. Alors pourquoi en parler. Pas parce Sarah Palin dite Miss Caribou fut gouverneure de l'Alaska, jusqu"en juillet dernier, mais pour trouver un prétexte pour parler de cette terre singulière qu'est l'Alaska et parce que son site est incomparable, au fond d'un Fjord dominé par le Mont Mc Kinley (6134 m, plus haut sommet d'Amérique du Nord)qu'on voit enneigé, à l'horizon.
Singulière d'abord par sa géographie. 1.5 millions de km2, soit trois fois la France. Une terre polaire. Et seulement séparée par 80 km de la Russie, par le détroit de Bering, appelé à devenir la principale route maritime du monde du fait de la disparition de la banquise:
Anchorage, le "Nice alaskien" est à la latitude de Stockholm ou de Saint-Petersbourg. Et rien ne différencie réellement l'Alaska de la Sibérie dont elle est ,non seulement le prolongement, mais encore une partie intégrante, puisqu'il y encore à peine 45000 ans , on passait de l'une à l'autre sans hiatus. Aujourd'hui, le réchauffement climatique a provoqué la montée du niveau de l'océan et le Détroit de Béring s'est ouvert, isolant les deux parties du même continent. 
L'Alaska est, on le sait peuplé depuis au moins 25000 ans. Par des groupes humains venus de Sibérie. Mais c'est l'Empire Russe qui donna à l'Alaska une notoriété peu commune. On trouve encore des traces de la Russie, comme ici :
Unalaska: on aperçoit bien l'église orthodoxe.
Vers 1825, le tsar , on le sait se lança dans une politique expansionniste démesurée, une sorte de colonisation par l'intérieur, de la Pologne au Pacifique et de la Finlande au Turkestan. L'Alaska fut donc conquise au XVIIème siècle, par des trappeurs russes, des Sibériens, essentiellement des Yakoutes. Rapidement, on s'installa sur de petites bases côtières, sur la côte Sud, dans des sites protégés au fond des fjords (Sounds) qu'on trouve dans cette région.. Sitka fut un port important d'exportation de bois et un centre de fumaison du saumon...Sitka, aujourd'hui:
Vers 1830, les Russes partageaient toute la côte Pacifique avec les Espagnols, la frontière étant la rivière Columbia.
Et puis Anchorage, étape obligatoire des navires retour du pôle ou y montant, ou bien ralliant Frisco à l'Asie, d'où le nom même de la ville, se trouve au fond d'un des plus majestueux fjords de la Côte pacifique. Un paysage incomparable. Et est aux premières loges du réchauffement climatique, puisque, en Alaska , le pergélisol fond à très grande vitesse, libérant d'immenses quantités de méthane encore plus efficace que le CO2 en matière de réchauffement. L'Alaska, pour son plus grand malheur est gorgée de pétrole.
On se souvient de la catastrophe de l'Exxon-Valdez, qui avait pollué durablement une bonne partie de la côte Sud de l'Alaska. On voit ci-contre le pipe-line Nord Sud, qui traverse le pays vers Anchorage et Juneau
Pas loin d'Anchorage commence l'archipel des Aléoutiennes. La partie orientale de la "ceinture de feu du pacifique". Un chapelet de 300 îles volcaniques, alignées en un arc de cercle rigoureux sur 2000 km jusqu'au Kamtchatka. Région aux paysages incomparables. D'île en île, on croit n'avoir pas bougé, tant elles sont semblables, toutes avec leur volcan central: comme celle-ci, l'Ile de Nunaal:
ANCHORAGE....Quelle poésie dans ce nom... m'a toujours fait rêver ...rage et encore et courage... un nom pour les marins !!! Pour Conrad, pour Cendrars...Moby Dick....
19 novembre 2009
REFRIGERATEUR RUSSE
VOICI UN ARTICLE PARU DANS LA NOVAÏA GAZETA, QUI EST UN PETIT CHEF D'OEUVRE D'HUMOUR...
Merci à Jean-Ollivier de l'avoir transmis.
Russie: Le réfrigérateur et la démocratie par Youlia LATYNINA (Novaya
Gazeta) Le 15/11/2009
Dans cet article au ton ironique, la journaliste de Novaya gazeta cherche à provoquer le lecteur, afin de dénoncer la «doctrine Sourkov» actuellement en cours au Kremlin. Suivant cette idéologie de la «démocratie souveraine»,élaborée par le proche conseiller éponyme de Vladimir Poutine, la Russie doit se développer conformément à ses caractéristiques culturelles et historiques afin d’atteindre une démocratie qui lui serait propre.
Le réfrigérateur et la démocratie
Youlia Latynina, Novaya Gazeta, 2 novembre 2009
L’Espagne est-elle disposée à être un pays démocratique? Et la Russie? Et la Papouasie Nouvelle Guinée? La bonne question est de savoir qui parle et comment…Je me suis rendue la semaine dernière en Espagne, pour une raison tout à fait agréable: j’y présentais mon dernier livre, Niyazbek, traduit enespagnol. Il est agréable pour un Russe de se rendre en Espagne, car cepays, répétons-le, n’a pas vocation à être une démocratie.
Non seulement les Espagnols, je vous le rappelle, ont chassé les Juifs et les Maures, brûlé ceux qui restaient, mais ils ont mis tout le pays à genoux grâce à leur bureaucratie et se sont même brillamment ridiculisés au début
du XXe siècle.Car, dès que le gouvernement républicain a pris le pouvoir, les anarchistes de l’Espagne entière, mais surtout de Catalogne et d’Andalousie, se sont mis à tuer les propriétaires terriens et à éventrer les prêtres. Ce chaos a tant lassé les Espagnols qu’ils ont accueilli Franco avec enthousiasme. Puis, lorsque les Républicains ont entamé la lutte contre Franco, lesanarchistes, pourtant parfaits zigouilleurs de prêtres, se sont avérés de piètres combattants. A tel point que c’est la minorité communiste qui est devenue le chantre de l’opposition, suivant le principe honorable de leur dépendance à Staline. En un mot, les citoyens républicains n’avaient rien contre le fait d’être les marionnettes d’un despote étranger faisant de leur pays une place forte contre Hitler et l’Occident.
Autant dire qu’on a ici affaire à de vulgaires merdocrates et libérastes...Et alors? Rien: l’Espagne est aujourd’hui une vraie démocratie. Celui qui s’aviserait de gloser sur les merdocrates qui se sont ridiculisés et d’affirmer que l’Espagne ne deviendra jamais une démocratie digne de ce nom, serait immédiatement pris pour un idiot.
D’accord, ils se sont ridiculisés. Comme les Français en 1792. Ce sont des choses qui arrivent.
L’idée selon laquelle la Russie n’est pas vouée à devenir une démocratie, qu’elle trace sa propre voie vers la démocratie, est très populaire chez nous, avec la bénédiction de nos autorités. La Papouasie Nouvelle Guinée le peut, mais pas la Russie. Mais pourquoi donc tant de haine envers la Russie, au point de penser que les Russes valent moins que les Papous? Je l’ignore,mais j’en ai une vague idée.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, la thèse d’une «voie particulière vers la démocratie» doit être perçue comme un mensonge ou une vérité, en fonction du sujet abordé, mais surtout de la personne qui tient ce type de discours.
Si c’est Barack Obama qui avance cette thèse, il dit vrai. Si, autre exemple, c’est l’ancien et indéboulonnable Premier ministre autoritaire de Singapour Lee Kuan Yew qui parle, ce politicien de tout premier ordre du XXe siècle qui a fait de son pays en guenilles l’un des Etats les plus florissants en l’espace d’une seule (!) génération, alors il s’agit icencore de la vérité. Mais si c’est un certain Sourkov[2] qui le dit, alors là, excusez-moi, c’est une pure ineptie.
La démocratie, c’est comme l’électricité.
Si vous avez importé un réfrigérateur en Russie et qu’il ne marche pas, ne croyez pas l’électricien qui vous dit que la loi d’Ohm n’a pas cours en Russie. Votre frigo est cassé
et l’électricien ne veut pas le réparer, c’est tout.
Mieux vaut se demander pourquoi ce réfrigérateur tombe en panne en Russie. La réponse est malheureusement connue depuis l’Antiquité et le Moyen-âge, depuis Aristote et Machiavel. Mais pour une raison étrange, à l’ère de l’ONU, de l’UE et des droits de l’Homme, on n’aime pas trop la rappeler.
La réponse est simple: la démocratie n’est pas assez stable pour gouverner les pays pauvres. Si la majorité des électeurs sont pauvres, la démocratie devient inévitablement une dictature.
En Bolivie, la plupart des électeurs sont des miséreux et ils ont voté avec empressement pour Evo Morales qui verse mensuellement à presque toute la société 200 bolivianos (soit 30 dollars). En Iran, les électeurs pauvres et la majeure partie des régions rurales ont élu en grande pompe Ahmadinejad, qui a relevé le pays et l’a hissé dans les hautes sphères de la
nanotechnologie de pointe, c’est du moins ce que la télévision iranienne
affirme.
Et pourquoi pensez-vous que Mao l’a emporté en Chine en 1949? Mao n’était qu’un colonel sans talent, il a perdu toutes les batailles dans lesquelles il s’était engagé. Dans le comté du Yangyang qu’il s’est approprié, la terreur était plus terrible encore que lors des pires purges de Staline.Mais quelle importance cela pouvait bien avoir, puisqu’il était soutenu par des millions de paysans chinois?
Pourvu que la démocratie n’advienne pas demain en Chine: 700 millions de paysans chinois éliront un nouveau Mao.
Je le répète: la démocratie des misérables est instable et finit toujours en dictature. Dans une société constituée de pauvres, les droits à la propriété sont garantis par un régime non pas démocratique mais autoritaire. L’absolutisme éclairé des XVII-XVIIIe siècles, au cours desquels l’Europe a connu un fort développement technique, était un régime bien plus autoritaire que celui de la Chine actuelle. C’est d’ailleurs dans ce type de régime que réside la clé du miracle de ce progrès qui a mécaniquement permis à ces pays d’augmenter le nombre de leurs électeurs.
Car telle est la différence entre un bon et un mauvais régime autoritaire.
Le mauvais autocrate utilise le pouvoir pour se remplir les poches. Le bon autocrate, tel Lee Kuan Yew, utilise le pouvoir comme moyen de garantir le droit à la propriété.
Après le départ d’un mauvais dictateur, le pays sombre dans le chaos ou une nouvelle dictature naît. Une bonne dictature, au contraire, se consume et devient démocratie.
Le général Augusto Pinochet a été à l’origine de l’économie florissante du Chili, puis il a annoncé des élections, espérant les remporter. Il fut vaincu et dut partir face au choix qui s’imposait à lui: abandonner le pouvoir ou trahir ce pour quoi il avait pris la tête de l’Etat.
Le général Franco était cruel mais particulièrement tolérant envers ses amis voleurs. Mais grâce à l’interdiction de fonder des syndicats sous son règne, l’Espagne est devenue le pays le moins cher d’Europe en termes de main-d’œuvre. Une fois le peso stabilisé dans les années 1960, desinvestisseurs étrangers se sont rués dans le pays. Pour l’Europe de l’époque, l’Espagne était l’équivalent de la Chine pour le monde d’aujourd’hui. La demande de cadres était telle, qu’un grand nombre d’Espagnols développèrent un comportement étonnant, sans pareil en Europe: ils travaillaient dans deux ou trois entreprises à la fois.
Avec l’afflux d’investissements, les salaires ont augmenté, puis, pour un meilleur rendement des usines, il a été question de lever les barrières commerciales et d’adhérer à l’Union européenne. Ce qui signifiait se démocratiser.
Tout réfrigérateur peut être branché, d’une manière ou d’une autre, au réseau électrique. Certains passent par un transformateur, d’autres par une rallonge. Ne croyez pas ceux qui vous disent que si votre réfrigérateur ne marche pas, c’est parce que l’électricité circule différemment. Encore moins, malheureusement, ceux qui affirment qu’il suffit de placer le réfrigérateur dans la maison pour qu’il se mette à marcher.
Youlia Latynina est journaliste indépendante, spécialiste de la
corruption en Russie. Elle est aussi l’auteure de romans, dont un seul a été
traduit en français.
Vladislav Yourévitch Sourkov est l’idéologue du Kremlin à l’origine du
concept de «démocratie souveraine», devenu la doctrine du parti au pouvoir,
Russie Unie. Suivant cette doctrine, la Russie n’a à recevoir de conseil
d’aucune démocratie occidentale, car son histoire particulière ne peut
accepter de greffe extérieure: il existerait ainsi une démocratie
typiquement russe. Homme discret, sorte d’éminence grise, il a aussi à son
actif la création du mouvement Nachi, aussi surnommé mouvement de la
jeunesse poutinienne, et a participé à la réhabilitation de Staline dans les
cours d’histoire.
Traduction: Sophie TOURNON
17 novembre 2009
LE RUBAN BLANC, ÇA REFOULE,RAOUL !
MICHAEL HANEKE EN A GROS SUR LA PATATE
Samedi, je suis allé -nous sommes allés- le nous , est en l'occurence essentiel, puisque ma femme est issue de CE milieu de luthériens dociles et exploités,nous en avons déjà parlé, voir le film de Haneke. "Le Ruban Blanc". (Das weisse Band")
. Un film majeur, une clé. Une clé pour comprendre les racines du nazisme. Sans conteste , le personnage principal est le pasteur luthérien, incarné formidablement par Burghardt Klaussner. Nous sommes en 1913, à l'été. C'est l'époque des moissons. Le village qui n'a pas changé depuis le XVIIIème siècle est dominé par der Herr Baron, joué par Ulrich Tukur (la vie des Autres) . On est dans une représentation traditonnelle de la société néo-féodale du IIème Reich, l'époque des junkers. Les années s'y déroulent, imperturbables et imperméables au bruit du monde. Les paysages sont ceux de Fontane. Les rideaux délicats des trembles et des peupliers. Les boqueteaux de pins, un peu inquiétants, toujours, pour qui connaît ces interminables pinèdes d'Allemagne du Nord, avec le vent et les centaurées , le sol de sable blanc.
Et puis ,comme le dirait Péguy "la profonde houle et l'océan des blés". Les chemins poudreux. Une sorte de confort cossu ,de paix. De sentiment d'immuabilité. Mais Haneke n'est pas là pour nous faire un documentaire sur l'Allemagne rurale au temps de Guillaume II. Ce village va devenir, au fil de la construction de l'histoire, le lieu de tous les refoulements, de toutes les frustrations, collectives individuelles et insurmontables.
Le film commence par un long plan d'un cavalier qui longe une barrière en bois, tourne vers le spectateur, cependant que le récitant, lui-même protagoniste de cette histoire, "commente" plus qu'il ne raconte l'accident du docteur du village. Quelqu'un a tendu une corde entre deux arbres en travers du chemin, faisant tomber le cheval , qui agonise sur place et blessant grièvement le médecin à la clavicule. Le médecin ,qui se révélera être une véritable ordure ,méprisant, plein de morgue et violeur de sa propre fille, le tout dans un silence doucereux et effroyable. Les enfants du village, à la fois lisses et insaisissables:
Puis trois autres "accidents suspects" viennent ponctuer cet été-là. Le jeune instituteur, produit de l'Allemagne post-bismarckienne et impériale, curieux mélange de liberté individuelle et de soumission sans bornes à l'autorité, enquête à sa façon et plus il enquête, plus les verrous se ferment. On étouffe littéralement, sous le poids des conventions, de la soumission à l'autorité, et en particulier à celle, malveillante, forcément, de Dieu. omniprésent, omniscient, omnichiant par la bouche du pasteur. Le pasteur , donc, pivot du film: nez busqué, lèvres minces, regard méchant et aigu. Il humilie, bafoue, ridiculise, frappe ses enfants, en bon luthérien conscient de faire passer un devoir divin. On le voit ici ,dans une étrange chorégraphie de la soumission avec les deux parias, au fond, raides et presque irréels:
Chez lui, foin de cette onctueuse hypocrisie si caractéristique des pasteurs et des curés contemporains. pas ce côté oblat, offert, yeux plissés de fausse commisération. On est ici en plein dans la genèse du nazisme. Le fils aîné du pasteur, Martin, 12/13 ans et sa grande soeur sont punis en public, obligés de porter au bras "das weisse Band der Reinheit" le ruban blanc de la pureté. Jusqu'à ce qu'ils "retrouvent le droit chemin". Suffocant. Littéralement. Quant à la sexualité, on a le tryptique parfait: la persécution du père pasteur qui ligote son fils la nuit pour qu'il ne se touche pas, l'amour partagé entre le jeune instituteur, sorte de Schubert laid, et la petite nurse de Frau Baronin (Madame la Baronne)..mais entravé par tant d'obstacles, le pire n'étant pas le pasteur mais le père de la toute jeune Erna, pieux artisan de la ville proche. Une scène est magnifique. L'instituteur propose à Erna une ballade dans la campagne en "Kutsche" en fiacre. Ses intentions sont claires. Et elle le désire aussi. La voiture quitte la route pour s'engager dans un chemin herbu qui conduit au lac. Et rien ne se passera. Tant la pression sociale, l'ignominie de la surveillance est grande. C'est du Bergmann ,en plus oppressant encore
Et il y a la Baronne, qui revient, mélancolique, un soir, au manoir. On est en pleine crise. On vient de retrouver le petit garçon débile de la nourrice affreusement torturé. Le Baron est en bras de chemise. Et elle , mince, maigre, hâve, même, lui avoue qu'en Italie ,elle s'est trouvé un amant. Sorte de Bovary triste. mais là aussi, tout glisse, tout passe, tout est avalé par le contrôle de soi. La clé du film, c'est cette scène double, bouleversante du pasteur qui, un matin, pénêtre dans son bureau et trouve son petit oiseau crucifié à une paire de ciseaux, soigneusement supplicié par sa fille cadette. La cage est là ,derrière , indifférente. Et lui, le messager de Dieu voudrait hurler de chagrin et tout envoyer promener. Mais non, l'étau se resserre un peu plus encore....il ne pleure ni ne sourit, sauf quand son petit garçon le supplie de lui acheter une autre cage pour son oiseau à lui...il y a alors un presque sourire, une presque tendresse, bien vite estompée.
Le film d'Haneke nous triture. Car il nous montre la "dérive des sentiments". Curieusement ,c'est en 1912 que Wegener émettra sa théorie de la "dérive des continents". Curieuse coïncidence. Ce monde, qui s'écroule avec le tocsin en Août 1914 et la scène finale dans l'église avec les quatre conscrits , fleurs à la boutonnière, qui vont partir se faire tuer, est annonciateur 20 ans ,exactement plus tard du nazisme.
Le nazisme est né de ça: de cette sédimentation, de cet empilement fou d'indifférence glacée, de froideur, de frustrations enfantines ,d'interdits. Belle leçon à méditer , en vértié. De plus le noir et blanc - le film fut tourné en couleur, puis traité en Noir et Blanc- donne quelque chose comme un fil conducteur vers "La liste de Schindler" aboutissement du ruban blanc. Et Haneke nous livre une critique formidable, acerbe et d'une justesse absolue du protestantisme. Du luthérianisme outil d'obeïssance aux
puissants, comme toute religion, certes, mais là , mis au service d'un militarisme effréné et d'un capitalisme sauvage.













